1.19.2012

Petit cours sur la fiscalité Deux

Pour faire suite au dernier message, portant sur le texte "Petit cours de fiscalité", deux autres personnes ont répondu ou développés sur ce thème dans les derniers jours :

Stéphane Levasseur a écrit le profil type de deux personnages, joli : http://levasseurstephane.blogspot.com/2012/01/10-personnes-prennent-une-biere.html

et Philippe Hurteau, économiste et chercheur à l'institut IRIS, a réutilisé le même exemple mais en utilisant les données sur les revenus et le temps de travail des 10 personnages : http://www.iris-recherche.qc.ca/blogue/petit-cours-sur-les-inegalites/

Voilà, faites vous plaisir à lire ça!

- Séb

1.12.2012

Impôt, richesse, etc...

Mon père m'a envoyé ce texte, écrit par un journaliste quelconque :
Il est présentement un document qui connaît une certaine popularité chez les internautes, et il est possible que vous en ayez déjà reçu une copie dans votre courrier électronique.

Pour ma part, je l'ai reçu trois fois, de trois sources différentes: un collègue de travail et deux lecteurs.

J'ignore qui a rédigé ce texte. Paraît-il que ce serait un professeur d'université qui essaie d'expliquer le fonctionnement des impôts, mais ce n'est pas sûr.

Il est, par contre, une chose dont je suis certain: l'auteur connaît le régime fiscal sur le bout des doigts. À quelques poussières près, les proportions et les chiffres qu'il fournit sont exacts.

Les experts utilisent parfois un vocabulaire technique assez rébarbatif. Par exemple, s'ils veulent diviser les contribuables en 10 groupes égaux selon les tranches de revenus, ils parlent de déciles.

Le Québec compte 5 779 926 contribuables; il y a donc 577 993 contribuables dans chaque décile, le premier comprenant les plus pauvres. Nulle part l'auteur ne parle de décile; dans son texte, chaque décile est remplacé par... un buveur de bière!

Je ne peux m'empêcher de vous transmettre ce bijou. C'est un chef-d'oeuvre de vulgarisation, et je lève mon chapeau au père de cette trouvaille. Et j'insiste là-dessus: le texte que vous allez lire reflète avec précision la progressivité du régime fiscal québécois.

Chers lecteurs, je vous laisse apprécier par vous-mêmes, en gardant à l'esprit que le dixième homme, le plus riche, dans cette histoire, représente les Québécois qui gagnent 50 000$ ou plus.

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Supposons que tous les jours, 10 hommes se retrouvent pour boire une bière et que l'addition se monte à 50$ (normalement, 5$ chacun). S'ils payaient la note de la façon que l'on paie les impôts, selon les revenus de chacun, on aurait l'exemple suivant:

Les quatre premiers, les plus pauvres, ne paieraient rien, zéro cent.

Le cinquième paierait 50 cents.

Le sixième paierait 1,50$.

Le septième paierait 3,50$.

Le huitième paierait 6$.

Le neuvième paierait 9$.

Le dernier, le plus riche, devrait payer 29,50$ à lui tout seul.

On arrive donc bien à 50$.

Ils décidèrent de procéder comme décrit. Les dix hommes se retrouvèrent chaque jour pour boire leur bière et semblèrent assez contents de leur arrangement. Jusqu'au jour où le tenancier du bar les plaça devant un dilemme: «Comme vous êtes de bons clients, dit-il, j'ai décidé de vous faire une remise de 10$. Vous ne paierez donc vos dix bières que 40$.»

Le groupe décida de continuer à payer la nouvelle somme de la même façon. Les quatre premiers continuèrent à boire gratuitement. Mais comment les six autres, les clients payants, allaient-ils diviser les 10$ de remise de façon équitable? Ils réalisèrent que 10$ divisés par 6 faisaient 1,66$.

Mais s'ils soustrayaient cette somme de leur partage, alors le cinquième et le sixième homme allaient être payés pour boire leur bière (1,16$ et 16 cents). Le tenancier suggéra qu'il serait plus judicieux de réduire l'addition de chacun selon le même barème et fit donc les calculs.

Alors?

Le cinquième homme, comme les quatre premiers, ne paya plus rien, Un pauvre de plus.

Le sixième paya 1$ au lieu de 1,50$ (33% de réduction).

Le septième paya 2,50$ au lieu de 3,50$ (28% de réduction).

Le huitième paya 4,50$ au lieu de 6$ (25% de réduction).

Le neuvième paya 7,50$ au lieu de 9$ (17% de réduction).

Le dixième paya 24,50$ au lieu de 29,50$ (16% de réduction).

On arrive bien à un total de 40$.

Chacun des six clients payants paya moins qu'avant, et les quatre premiers continuèrent à boire gratuitement.

Mais une fois hors du bar, chacun compara son économie.

«J'ai seulement eu 50 cents sur les 10$ de remise», dit le sixième et il ajouta, montrant du doigt le dixième: «Lui, il a eu 5$!!!»

«C'est vrai», s'exclama le septième. «Pourquoi il aurait eu 5$ de rabais alors que moi je n'ai eu que 1$? Le plus riche a eu la plus grosse réduction!»

«Attendez une minute, cria le premier homme. Nous quatre n'avons rien eu du tout. Le système exploite les pauvres».

Les neuf hommes cernèrent le dixième et l'insultèrent.

Le jour suivant, le dixième homme ne vint pas. Les neuf autres s'assirent et burent leur bière sans lui. Mais quand vint le moment de payer, ils découvrirent quelque chose d'important: ils n'avaient pas assez d'argent pour payer ne serait-ce que la moitié de l'addition.

Et cela est le reflet de notre système d'imposition. Les gens qui paient le plus d'impôts tirent le plus de bénéfice d'une réduction de taxe et, c'est vrai, ils resteront plus riches. Mais si vous les taxez encore plus fort et les condamnez à cause de leur richesse, ils risquent de ne plus se montrer.

Pour ceux qui ont compris, aucune explication n'est nécessaire.

Pour ceux qui n'ont pas compris, aucune explication n'est possible.


Ce à quoi je lui ai répondu :

Allô Pôpa,

C'est une vision très simpliste de ce qu'est une représentation de l'impôt sur les particuliers. On a ici placé 10 hommes sur un pied d'égalité, consommant un nombre égal de consommations (une) dans un nombre de temps égal. On a gardé pour seul paramètre le pourcentage que chaque décile paie en impôt, et on l'a appliqué à une banale facture de breuvages, qui plus est, l'auteur a choisi un breuvage alcoolisé représentant le breuvage des classes populaires et méprisé des classes dominantes.

On utilise donc un seul critère pour faire une analyse présentée comme étant scientifique et valable. On ne dit pas combien de ces buveurs de bière sont endettés, et quel est le pourcentage de leur dettes par rapport à leur salaire annuel, ni lesquels ont des actifs, et quel est le pourcentage de ces actifs par rapport à leurs dettes ou à leur salaire annuel. Non. Le seul critère retenu est le pourcentage que chaque décile a payé en impôt, oubliant tout autre paramètre économique et social.

La valeur de tout l'or qui a été miné dans les mines d'or de l'histoire de l'humanité est de :
9 000 000 000 000$ en dollars de 2011. Tandis que :
62 000 000 000 000$ est la valeur du marché des actions dérivatives en 2007, à l'orée de la crise financière.

Je suis déçu que tu sois tombé dans le panneau d'une analyse aussi réductrice que celle-là, allant même jusqu'à croire que c'était un chef-d'oeuvre de l'art synthétique. D'entrée de gamme, l'auteur impose respect face au texte que le lecteur aura à affronter bientôt :
1. Il ignore qui a écrit le texte, et ne pousse pas plus loin la recherche : désengagement. L'auteur signifie "Je n'ai fait que recopier ce que j'ai trouvé, ne me jugez pas face à ce qui s'en vient".
2. Il vante les qualités de la connaissance du régime fiscal québécois de l'auteur.
3. Il donne une courte explication.
4. Il répète le point 2, créant une attente chez le lecteur quant à la qualité du texte qui sera présenté et dont il n'a aucune idée de quoi il aura l'air.
5. Il reformule le point 2 et redonne du point 3.

Ensuite, le texte. J'ai déjà analysé ce que j'en pensais, ici je me concentre sur la forme. Allons donc directement à la conclusion : une phrase qui est extrêmement manipulatrice et sans signification : "Quiconque a compris a compris. Quiconque n'a pas compris ne comprendra jamais."
Quiconque : terme désignant 2 et seulement 2 classes de gens, en opposition. Dualité, combat. L'auteur ne laisse pas la place à une position intermédiaire, à la réflexion des pour et des contres de chacune des positions. Non! C'est blanc comme neige : ceux qui disent oui et ceux qui disent non disent non. Blanc ou noir, You are with us or without us disait George.

De plus, par cette phrase-conclusion-pseudo-philosophique-à-10-cennes, l'auteur bloque le débat possible entre deux personnes qui voudraient discuter de ce texte. Prenons exemple sur "Armand" qui fait lire e texte à "Mononc' Gérard". Gérard voit que Armand lui fait lire ce texte parce qu'il aime beaucoup le texte, il y a donc des fortes chances que Gérard, voulant plaire à Armand, dira "ouain ouain, c'est ben vrai" à la fin, et que la discussion soit terminée. Pourtant, il y a quelquechose qui chicote Gérard dans ce texte, mais il ne comprend pas quoi, et il n'a pas envie d'être dans le camp opposé ce soir : il plie l'échine et entre dans le bon camp. Il n'y a pas de position intermédiaire, de toute façon.

Je m'en câlisse qu'un gars paye 50% d'impôt - chiffre qu'on entend drôlement souvent à la radio mais qui est théoriquement impossible dans les faits, au québec, et en pratique impossible encore plus à cause des dons à diverses oeuvres et placement libre d'impôts, et cetera je ne te ferai certainement pas une leçon sur l'impôt québécois - si il gagne 2 893 295$ dans une année. Personne sur cette terre n'a plus que 2 bras et 2 jambes pour produire une quantité possible de produits, et je ne voie pas pourquoi quelqu'un qui a eu une bonne idée il y a 15 ans mérite d'être payé 75 fois plus que les gens qui réalisent/produisent le produit issu de l'idée du gars.

Je ne voie pas pourquoi un, parce qu'il a le privilège d'être propriétaire, s'arroge du droit de s'enrichier avec ses propriétés et d'ainsi pouvoir être encore plus propriétaire et s'enrichier encore plus avec ses propriétés pour être encore plus propriétaire, pendant qu'un être humain médian sur cette terre gagne probablement moins de 4000$ par année et essaie tout bonnement de nourrir sa femme, ses enfants, de faire quelque chose de bien et pas de se faire fourrer par des super-propriétaires terriens qui ont toute pis toute les autres ont rien.

Dans les années '70, la différence entre le household net worth des 60 ans et plus et des 35 ans et moins était de dix pour un. Il est aujourd'hui de 44 pour 1. L'actuelle génération des moins de 35 ans est la plus endetté de l'histoire de l'Univers. Nulle part ici on ne donne combien de ces buveurs de bière sont des étudiants (1 ou 2, peut-être?), travaillant en moyenne 15 heures semaines (alors que l'office des prêts et bourses conseille aux étudiants de ne pas travailler plus de 9 heures semaines) et étant endettés de 10 à 45 000 dollars à la fin de leurs études.

Et pour en rajouter encore plus sur la toast de l'écoeurantite que j'ai face à la classe économique qui dicte ses valeurs au peuple, dans son dos et contre son propre bien-être, je vais te montrer une belle carte avec pleins de couleurs : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Gini_Coefficient_World_CIA_Report_2009.png . Y a vraiment de quoi s'amuser avec cette carte, quand on sait ce qu'est le coefficient de Gini. On peut se sentir important d'être en vert sur cette carte au Canada, mais quand on sait que depuis les années '70, le Canada est le pays du G20 qui a connu la plus grosse augmentation (en pourcentage et en absolu) du coefficient de Gini, y a pas de quoi s'étendre de la marmelade dans le dos. Les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres, c'est de plus en plus vrai et de plus en plus vite, et par dessus le marché : les riches nous rentrent dans la tête que la solution à cet état des choses est de libérer le fardeau fiscal des plus riches, d'augmenter le coût des services qui sont distribués de façon égale dans la population (une paire de bottes d'hiver potable va coûter 200$, que je gagne 12 000 ou 12 millions par année), résultant en une augmentation du fardeau fiscal de la classe moyenne (pas besoin de dessins ici, y a assez d'économistes qui ont prouvé la perte du pouvoir d'achat de la classe moyenne entre 1970 et aujourd'hui) ce qui donne une classe moyenne qui ne peut même pas espérer remonter vers la classe supérieure puisqu'elle n'a pas le capital d'investissement pour s'y rendre, ce que la classe haute lui a démontré qu'il était nécessaire d'avoir afin de poursuivre. Joli.

Excuse moi pour ce message, le but n'est pas de te mettre down ni de t'abattre le moral. Au contraire. C'est juste un bon coup de pied au cul pour te montrer que le modèle économique anarcho-capitaliste dans lequel nous vivons présentement est pourri, et que je ne laisserai pas les gens prônant ces valeurs fausses et mensongères les laisser entrer dans les gens que j'aime.

- Séb